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The Secret Doctrine, Volume I Cosmogenesis

H. P. Blavatsky


Knowledge of Higher Worlds and its Attainment

Rudolf Steiner


Paradoxes of the Highest Science

Eliphas Levi


The Story of Doctor Dolittle

Hugh Lofting


Julie, ou la nouvelle Héloïse

by Jean-Jacques Rousseau

Excerpt:

Mon cher , votre cœur vous en a long-tems imposé sur vos lumieres. Vous avez voulu philosopher avant d'en être capable; vous avez pris le sentiment pour de la raison , & content d estimer les choses par l'impression qu'elles vous ont faite, vous avez toujours ignoré leur véritable prix. Un cœur droit est, je l'avoue, le premier organe de la vérité; celui qui n'a rien senti ne sait rien apprendre; il ne fait que floter d'erreurs en erreurs , il n'acquiert qu'un vain savoir & de stériles connoissances, parce que le vrai rapport des choses à l'homme , qui est sa principale science , lui demeure toujours caché. Mais c'est se borner à la premiere moitié de cette science , que de ne pas étudier encore les rapports qu'ont les choses entre elles , pour mieux juger de ceux qu'elles ont avec nous. C'est peu de connoitre les passions humaines , si l'on n'en sait apprécier les objets; & cette seconde étude ne peut se faire que dans le calme de la méditation.

(a) Cette lettre paroit avoir été écrite avant la réception de la précédente.

La jeunesse du sage est le tems de ses expériences, ses passions en sont les instrumens; mais après avoir appliqué son ame aux objets extérieurs pour les sentir, il la retire au dedans de lui pour les considérer , les comparer , les connoître. Voilà le cas ou vous devez être plus que personne au monde. Tout ce qu'un cœur sensible peut éprouver de plaisirs & de peines a rempli le vôtre; tout ce qu'un homme peut voir , vos yeux l'ont vu. Dans un espace de douze ans vous avez épuisé tous les sentimens qui peuvent être épars dans une longue vie , & vous avez acquis, jeune encore, l'expérience d'un vieillard. Vos premieres observations se sont portées sur des gens simples & sortant presque des mains de la nature , comme pour vous servir de piece de comparaison. Exilé dans la capitale du plus célebre peuple de l'univers , vous êtes fauté, pour ainsi dire , à l'autre extrémité: le génie supplée aux intermédiaires. Passé chez la seule nation d'hommes qui reste parmi les troupeaux divers dont la terre est couverte , si vous n'avez pas vu régner les loix , vous les avez vu du moins exister encore ; vous avez appris à quels signes on reconnoít cet organe sacré de la volonté d'un peuple , & comment l'empire de la raison publique est le vrai fondement de la liberté. Vous avez parcouru tous les climats , vous avez vu toutes les régions que le soleil éclaire. Un spectacle plus rare & digne de l'œil du sage, le spectacle d'une ame sublime & pure , triomphant de ses passions , & régnant sur elle-même, est celui dont vous jouissez. Le premier objet qui frappa vos regards est celui qui les frappe encore , & votre admiration pour lui n'est que mieux fondée après en avoir contemplé tant d'autres. Vous n'avez plus rien à sentir ni à voir qui mérite de vous occuper. Il ne vous reste plus d'objet à regarder que vous-même , ni de jouissance à goûter que celle de la sagesse. Vous avez vécu de cette courte vie; songez à vivre pour celle qui doit durer.

Vos passions , dont vous futes long-tems l'esclave , vous ont laissé vertueux. Voilà touêe votre gloire; elle est grande , sans doute , mais soyez-en moins fier. Votre force même est l'ouvrage de votre foiblesse. Savez-vous ce qúi vous a fait aimer toujours la vertu? Elle a pris à vos yeux la figure de cette femme adorable qui la représente si bien , & il seroit difficile qu'une si chere image vous en laissât perdre le goût. Mais ne l'aimerez-vous jamais pour elle seule, & n'irez-vous point au bien par vos propres forces, comme Julie a fait par les siennes? Enthousiaste oisif de ses vertus, vous bornerez-vous sans cesse à les admirer, sans les imiter jamais? Vous parlez avec chaleur de la maniere dont elle remplit ses devoirs d'épouse & de mere; mais vous , quand remplirez-vous vos devoirs d'homme & d'ami à son exemple? Une femme a triomphé d'elle-même, & un philosophe a peine à se vaincre ! Voulez-vous donc n'être toujours qu'un discoureur comme les autres , & vous borner à faire de bons livres, au lieu de bonnes actions (b) ? Prenez-y garde, mon cher; il regne encore dans vos lettres un ton de molesse & de langueur qui me déplaît, & qui est bien plus un reste de votre passion qu'un effet de votre caractere. Je hais par-tout la foiblesse , & n'en veux point dans mon ami. Il n'y a point de vertu sans force , & le chemin du vice est la lâcheté. Osezvous bien compter sur vous avec un cœur sans courage? Malheureux! Si Julie étoit foible , tu succomberois demain & ne serois qu'un vil adultere. Mais te voilà resté seul avec elle; apprends à la connoîtíe, & rougis de toi.

(b) Non , ce siecle de la philosophie ne passera point sans avoir produit un vrai Philosophe. J'en connois un, ûn seul, j'en conviens ; mais c'est beaucoup encore, & pour comble de bonheur, c'est dans mon pays qu'il existe. L'oserai-je nommer ici, lui dont la véritable gloire est d'avoir su rester peu connu? Savant & modeste Abauzit, que votre sublime simplicité pardonne à mon cœur un zele qui n'a point votre nom pour objet. Non , ce n'est pas vous que je veux faire connoitre à ce siecle indigne de vous admirer; c'est Genève que je veux illustrer de votre séjour ; ce sont mes Concitoyens que je veux honorer de l'honneur qu'ils vous rendent. Heureux le pays ou le mérite qui se cache en est d'autant plus estimé! Heureux le peuple où la jeunesse altiere vient abbaisser son ton dogmatique & rougir de son vain savoir , devant la docte ignorance du sage ! Vénérable & vertueux vieillard! vous n'aurez point été prôné par les beauxesprits; leurs bruyantes Académies n'auront point retenti de vos éloges; au lieu de déposer comme eux votre sagesse dans les livres, vous l'avez mise dans votre vie pour l'exemple de la patrie que vous avez daigné vous choisir, que vous aimez, & qui vous respecte. Vous avez vécu comme Socrate; mais il mourut par la main de ses concitoyens, & vous êtes chéri des vôires.

J'espere pouvoir bientôt vous aller joindre. Vous savez à quoi ce voyage est destiné. Douze ans d'erreurs & de troubles me rendent suspect à moi-même ; pour résister j'ai pu me suffire, pour choisir il me faut les yeux d'un ami; & je me fais un plaisir de rendre tout commun entre nous ; la reconnoissance aussi-bien que l'attachement. Cependant, ne vous y trompez pas; avant de vous accorder ma confiance, j'examinerai si vous en êtes digne, & si vous méritez de me rendre les soins que j'ai pris de vous. Je connois votre cœur , j'en suis content; ce n'est pas assez; c'est de votre jugement que j'ai besoin dans un choix où doit présider la raison seule , & où la mienne peut m'abuser. Je ne crains pas les passions qui, nous faisant une guerre, ouverte , nous avertissent de nous mettre en défense, nous laissent, quoi qu'elles fassent , la conscience de toutes nos fautes, & auxquelles on ne cede qu'autant qu'on leur veut céder. Je crains leur illusion qui trompe au lieu de contraindre, & nous fait faire , sans le savoir, autre chose que ce que nous voulons. On n'a besoin que de loi pour réprimer ses penchans; on a quelquefois besoin d'autrui pour discerner ceux qu'il est permis de suivre , & c'est à quoi sert l'amitié d'un homme sage qui voit pour nous sous un autre point de vue les objets que nous avons intérêt à bien connoître Songez donc à vous examiner , & dites-vous si toujours en proye à de vains regrets vous ferez à jamais inutile à vous & aux autres, ou si reprenant enfin l'empire de vous-même , vous voulez mettre une fois votre ame en état d'éclairer celle de votre ami.


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