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The Characters of Theophrastus

Theophrastus


The Fairy Tale of the Green Snake and the Beautiful Lily

Johann Wolfgang von Goethe, Thomas Carlyle, Rudolf Steiner


The Souls of Black Folk

W. E. B. DuBois


Through the Looking Glass

Lewis Carroll


Le petit chose

by Alphonse Daudet

Excerpt:

Je trouvai là une cinquantaine de méchants drôles, montagnards joufflus de douze à quatorze ans, fils de métayers enrichis, que leurs parents envoyaient au collége pour en faire de petits bourgeois, à raison de cent vingt francs par trimestre.

Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois cévenol auquel je n'entendais rien, ils avaient presque tous cette laideur spéciale à l'enfance qui mue, de grosses mains rouges avec des engelures, des voix de jeunes coqs enrhumés, le regard abruti, et par là-dessus l'odeur du collége... Ils me haïrent tout de suite, sans me connaître. J'étais pour eux l'ennemi, le Pion; et du jour où je m'assis dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre acharnée, sans trêve, de tous les instants.

Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!...

Je voudrais en parler sans rancune, ces tristesses sont si loin de nous !... Eh bien, non, je ne puis pas ; et tenez, à l'heure même où j'écris ces lignes, je sens ma main qui tremble de fièvre et d'émotion. Il me semble que j'y suis encore.

Eux ne pensent plus à moi, j'imagine. Ils ne se souviennent plus du petit Chose, ni de ce beau lorgnon qu'il avait acheté pour se donner l'air plus grave...

Mes anciens élèves sont des hommes maintenant, des hommes sérieux. Soubeyrol doit être notaire quelque part, là-haut, dans les Cévennes ; Veillon (cadet), greffier au tribunal; Loupi, pharmacien, et Bouzanquet, vétérinaire. Ils ont des positions, du ventre, tout ce qu'il faut.

Quelquefois pourtant, quand ils se rencontrent au cercle ou sur la place de l'église, ils se rappellent le bon temps du collége, et alors peut-être il leur arrive de parler de moi.

— Dis donc, greffier, te souviens-tu du petit Eyssette, notre pion de Sarlande, avec ses longs cheveux et sa figure de papier mâché? Quelles bonnes farces nous lui avons faites!

C'est vrai, messieurs. Vous lui avez fait de bonnes farces, et votre ancien pion ne les a pas encore oubliées...

Ah! le malheureux pion! vous a-t-il assez fait rire!... L'avez-vous fait assez pleurer... Oui, pleurer !... Vous l'avez fait pleurer, et c'est ce qui rendait vos farces bien meilleures...

Que de fois, à la fin d'une journée de martyre, le pauvre diable, blotti dans sa couchette, a mordu sa couverture pour que vous n'entendiez pas ses sanglots!...

C'est si terrible de vivre entouré de malveillance, d'avoir toujours peur, d'être toujours sur le quivive, toujours méchant, toujours armé; c'est si terrible de punir, — on fait des injustices malgré soi, — si terrible de douter, de voir partout des pièges, de ne pas manger tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, même aux minutes de trêve : « Ah! mon Dieu !... Qu'est-ce qu'ils vont me faire maintenant? »

Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n'oubliera jamais tout ce qu'il souffrit au collége de Sarlande depuis le triste jour où il entra dans l'étude des moyens!

Et pourtant, — je ne veux pas mentir, — j'avais gagné quelque chose à changer d'étude : maintenant je voyais les yeux noirs.

Deux fois par jour, aux heures de récréations, je les apercevais de loin travaillant derrière une fenêtre du premier étage qui donnait sur la cour des moyens... Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais, penchés du matin jusqu'au soir sur une couture interminable; car les yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C'était pour coudre, rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait pris aux enfants trouvés, — les yeux noirs ne connaissaient ni leur père ni leur mère, — et, d'un bout à l'autre de l'année, ils cousaient, cousaient sans relâche, sous le regard implacable de l'horrible fée aux lunettes, filant sa quenouille à côté d'eux.


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