Un bon petit diable
by Sophie Ségur (comtesse de)
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Excerpt:
Par la manière dont tu as ouvert; chacun ouvre différemment, c'est bien facile à reconnaître.
CHARLES.
Pour toi, qui es aveugle et qui as l'oreille si fine; moi, je ne vois aucune différence; il me semble que la porte fait le même bruit pour tous.
JULIETTE.
Qu'as-tu donc,pauvre Charles? Encore quelque démêlé avec ta cousine? Je le devine au son de ta voix.
CHARLES.
Eh I mon Dieu oui! Cette méchante, abominable femme, me rend méchant moi-même. C'est vrai, Juliette, avec toi, je suis bon et je n'ai jamais envie de te jouer un tour ou de me fâcher; avec ma cousine, je me sens mauvais et toujours prêt à m'emporter.
JULIETTE.
C'est parce qu'elle n'est pas bonne, et que toi, tu n'as ni patience ni courage. Charles.
C'est facile àdire, patience ; je voudrais bien t'y voir; toi qui es un ange de douceur et de bonté, tu te mettrais en fureur.
Juliette sourit.
« J'espère que non, dit-elle.
CHARLES.
Tu crois ça. Écoute ce qui m'arrive aujourd'hui depuis la première fois que je t'ai quittée; à ma seconde visite, je ne t'ai rien dit, parce que j'avais peur que tu ne me fisses rentrer chez moi tout de suite: à présent j'ai le temps, puisque ma cousine dort, et tu vas tout savoir. »
Charles raconta fidèlement ce qui s'était passé entre lui, sa cousine et Betty.
« Comment veux-tu que je supporte ces reproches et ces injustices avec la patience d'un agneau qu'on égorge?
— Je ne t'en demande pas tant, dit Juliette en souriant; il y a trop loin de toi à l'agneau: mais, Charles, écoute-moi. Ta cousine n'est pas bonne, je le sais et je l'avoue; mais c'est une raison de plus pour la ménager et chercher à ne pas l'irriter. Pourquoi es-tu inexact, quand tu sais que cinq minutes de retard la mettent en colère?
Charles.
Mais c'est pour rester quelques minutes de plus avec toi, pauvre Juliette; il n'y avait personne chez toi quand je t'ai ramenée.
JULIETTE.
Je te remercie, mon bon Charles; je sais que tu m'aimes, que tu es bon et soigneux pour moi, mais pourquoi ne l'es-tu pas un peu pour ta cousine?
CHARLES.
Pourquoi? Parce que je t'aime et que je la déteste; parce que chaque fois qu'elle se fâche et me punit injustement, je veux me venger et la faire enrager.
— Charles, Charles! dit Juliette d'un ton de reproche
Charles.
Oui, oui, c'est comme ça; elle a recij des coups flnns la poitrine, au visage; j'ai fait cacher par Betty (qui la déteste aussi) ses vilaines dents dans sa soupe; je lui ai arraché et déchiré sa perruque; et quand elle va s'éveiller, elle va trouver sa tabatière pleine de café, son livre et son ouvrage disparus; elle sera furieuse, et je serai enchanté, et je serai vengé I
Juliette.
Vois comme tu t'emportes! Tu tapes du pied, tu tapes les meubles, tu cries, tu es en colère, enfin; tu fais juste comme ta cousine, et tu dois avoir l'air- méchant comme elle.
— Comme ma cousine! dit Charles en se calmant; je ne veux rien faire comme elle, ni lui ressembler en rien.
Juliette.
Alors, sois bon et doux.
CHARLES.
Je ne peux pas; je te dis que je ne peux pas.
JULIETTE.
Oui, je vois que tu n'as pas de courage.
CHARLES.
Pas de courage I Mais j'en ai plus que personne, pour avoir supporté ma cousine depuis trois ans!






